Chers étudiants en boycott, (et pas en grève), je vous aime. Mais nous ne sommes pas d’accord sur la hausse des frais de scolarité à l’université. Et sur la gratuité. Parce qu’à certains moments, je ne sais plus trop ce que vous revendiquez.
Voici pourquoi.
1) Fondamental: Ce qui ne coûte rien en général ne vaut pas grand chose. À part le soleil, la mer, les papillons etc. C’est vrai jusque dans l’inconscient. Par exemple, une thérapie faite sans avoir à payer pour est rarement aussi efficace qu’une thérapie pour laquelle on a contribué de l’argent sonnant. Tous les psys vous le diront.
Payer, c’est poser un acte. C’est une prise en charge. Une implication. Si on est prêts à se départir d’une ressource rare, notre argent, pour obtenir quelque chose qui nous semble important, il y a de fortes chances qu’on y tienne plus que si on a pas consenti un investissement personnel. Un étudiant qui doit payer ses études et doit pour le faire, se priver de quelque chose, de son temps ou de son argent, sera un étudiant plus appliqué. Autrefois, on appelait cela ‘faire des sacrifices.’ Et c’était pour notre bien.
Je connais un vieux monsieur, un grand pédagogue canadien, un docteur en éducation, ex-recteur d’université, dont certains édifices académiques à travers le pays portent le nom tant il est renommé, et qui n’a pas payé les études supérieures de ses enfants, même s’il en avait amplement les moyens. Avec des emprunts, du travail pendant les vacances, des bourses, ses trois enfants sont allés à Harvard et tous possèdent maintenant des doctorats. C’est lui qui m’a expliqué un jour ce principe.
2) Je crois de moins en moins en la valeur réelle de la participation étatique dans la vie citoyenne. Du moins, je m’en méfie et pas par idéologie car je n’en défend aucune. Parce que le retour sur investissement pour la population est trop souvent absent de l’équation, quand ‘c’est le gouvernement qui paye.’ Le gouvernement ne paie rien. Les contribuables paient tout. Par exemple, les citoyens sont sous l’impression que les soins de santé sont gratuits ici. Les fonctionnaires qui gèrent le système n’investissent pas leurs propres deniers non plus. La notion de coût réel disparaît en même temps qu’une partie de la réalité des choses. Et on se retrouve avec ce que l’on a. Du mou.
Je pense que le 200$ universel pour la santé a été instauré dans cet esprit. Mas c’est injustement géré. Un autre dossier.
Permettez-moi une généralisation pour illustrer mon propos: Si le ‘gouvernement’ pouvait régler tous les problèmes et nous rendre plus heureux, il n’y aurait pas de trous dans les rues et pas d’attente dans les urgences. Et pourtant..
3) Le Québec est en très mauvaise posture financière. C’est incontournable. Mathématique. Réel. Vrai. Nous sommes devenus une province pauvre. Le professeur Lauzon répète que c’est faux parce que nous avons de nombreux actifs. Oui, nous sommes riches en ressources mais quand vient le temps de les exploiter, là aussi on râle. Voir le plan Nord. Et on ne peut pas payer l’épicerie avec une boulette de fer. Et on ne va vendre le Palais de justice pour régler l’épicerie de l’État. Les ressources, c’est du long terme. C’est pas du cash.
Le service de la dette du Québec, les intérêts, coûte 10 milliards par année. Ça, c’est du cash. Avec un tel montant dans nos poches, ont pourrait se payer des Harvards à tous les coins de rue. Tout est une question de choix. Au Québec, c’est la santé qui prime avant tout. Près de la moitié du budget québécois y est alloué. L’éducation passe loin en arrière. Nous vivons dans un monde de baby boomers, dont je suis, qui ont plus peur de la mort et de la maladie que de l’analphabétisme (et de l’endettement) de leurs petits-enfants.
Nous sommes condamnés à créer de la richesse. Le miracle socialiste n’aura pas lieu. On l’a essayé, ça n’a pas marché. Demandez-le au PQ. Nous ne sommes pas des scandinaves, nous ne fonctionnons pas avec l’éthique protestante, ni la discipline de ces peuples et de ces pays très régimentés. La majorité des québécois ne veulent ni ne peuvent payer 50, 60 pour cent d’impôts. C’est géographique, notre voisin s’appelle USA, et c’est culturel. Même le miracle socialiste a besoin d’argent. La mondialisation non plus ne disparaîtra pas. C’est triste que certains leaders étudiants vous mentent. La ‘charte’ de l’ASSÉ me fait frémir.
Oui, l’époque est très dure sur l’humain. We have to deal with it.
4) Taxer davantage les riches n’amène pas le miracle économique que la gauche attend. Aux États-Unis où les millionnaires et milliardaires sont très nombreux, la ‘taxe’ Buffett – c’est à dire l’idée d’appliquer le même taux d’imposition aux investisseurs qu’aux travailleurs, n’apporterait que 5 milliards de plus au Trésor américain. Ce qui n’est rien. A l’échelle du Québec, où les grandes richesses sont rares, ce serait moins que rien. Et en prime, on les méprise ici les grandes fortunes même si elles font rouler une bonne partie de notre économie.
En revanche, les risques de perdre des entreprises, des emplois et de la richesse tangible sont grands si on taxe à outrance, comme les Britanniques l’ont appris à l’ère des gouvernements travaillistes dans les années 70. (Oui, Aveos, mais il y aura toujours des salauds. La plupart des entrepreneurs (es) sont réellement d’honnêtes gens.) J’habitais Londres en 75-76. Il y a eu exode massif des Britanniques fortunés. Même les Rolling Stones sont allés vivre en France. Rappelons aussi que U2 ont des adresses fiscales dans des pays autres que l’Irlande, pour payer moins d’impôts. Même Saint-Bono. Perte nette pour le Trésor irlandais. Est-ce la meilleure stratégie ?
Au Québec, un salarié, soit quelqu’un qui reçoit un T4, qui gagne un gros salaire, remet environ 57% de son chèque de paie aux gouvernements. Sans compter toutes les autres taxes, municipales, essence, TVQ, alcools, etc. Ça peut atteindre 80% du salaire qui va à l’État. Les hauts salariés, disons en haut de 100,000$ par an – ce qui n’est pas si haut que ça – paient une très grande part des impôts au Québec, sans rechigner, contrairement aux Américains riches. Nos privilégiés salariés paient leur juste part. Taxer plus découragerait l’entreprise, le travail, l’investissement, l’emploi. Nous serions tous appauvris.
L’évasion fiscale ? Elle existera toujours et les gouvernements doivent la combattre. Il faut se rappeler que lorsqu’on paie son garagiste, son plombier, son entrepreneur en cash, au noir, nous commettons aussi un crime d’évasion fiscale.
5) L’exemple de pays occidentaux où l’université est gratuite ne me rassure guère. En Écosse où l’université est gratuite pour les Écossais, il y a rationnement des places. A Saint Andrews, le McGill écossais, on n’accepte que 30% d’étudiants écossais. Le reste sont des étrangers (ce qui inclut des Anglais) parce qu’on a pas les moyens d’accepter plus d’Écossais. En France, où les frais de scolarité sont très bas, des locaux tombent en ruine, on gèle dans les corridors l’hiver, des bibliothèques sont dénuées d’ouvrages récents, les meilleurs professeurs ne sont plus au rendez-vous, des milliers d’étudiants s’entassent dans un même théatre, etc. Le système est malade, disent les professeurs français. À part les écoles d’élite, les grandes écoles comme les HEC français ou l’ENA qui coûtent très cher (environ 50,000$ pour un MBA) qui elles se portent à merveille.
Les universités ‘classiques’ françaises acceptent aussi à peu près tout le monde. Même en médecine. Souvent pour mieux s’en débarasser au 2e trimestre. Les français appellent ça ‘faire de l’évaporation’. La sélection par l’échec. Malgré l’absence à peu près totale d’obstacles à l’université, la vaste majorité des étudiants français sont encore issus de familles à l’aise ou sont des enfants de professeurs d’université. Pourtant, c’est vraiment une aubaine et pas de cote R. Or, la question de l’accès pour tous n’a pas été résolue. Et si ce n’était pas une question d’argent ?
5) Il se pratique à l’université la discrimination la plus cruelle de toutes: la discrimination intellectuelle. Tout le monde n’a pas les capacités d’y étudier, ni la nécessité. Une des raisons de notre retard économique est notre manque de techniciens de pointe dans de nombreux domaines. Il faut revaloriser les métiers, les techniques. C’est ça le monde moderne. La campagne actuelle des étudiants envoie le message qu’il n’y pas de salut possible hors des études universitaires. C’est faux, archi-faux. A limite du méprisant envers ceux qui ont choisi d’autres chemins.
Et on aura toujours besoin de chauffeurs d’autobus, surtout à l’ère des transports collectifs.
Il faut aussi sortir les cours bidons des universités aussi. Jusqu’à récemment, il était possible d’étudier l’astrologie dans une université québécoise, à l’éducation aux adultes. Que penser de cours de gestion des terrains de golf ? Des programmes de relations publiques ?
Nos universités ne vont pas bien. C’est clair. Concordia et ses dirigeants, l’UQAM et l’îlot Voyageur, les cours bidons. Il faut recentrer l’éducation universitaire. J’ai fréquenté Concordia dans les années 80. J’étais sidérée du peu d’exigences académiques imposées. On nous en demandait beaucoup plus au collège classique. Et oui, c’était comme ça, dans l’temps. On lisait Racine en 8e année. Pas des BD. Les temps ont changé mais est-ce pour le mieux ? Je me fous bien de Racine que je trouvais platte à mourir, ce que je veux illustrer c’est l’exigence de l’effort est devenue déficiente, même à l’université. Nous sommes tous perdants de cela. Retrouvons le sens des études ‘supérieures’. Bâtissons des universités de haut niveau dont tout le Québec, le Canada seront fier.
L’université, si elle veut garder sa pertinence, se doit de demeurer une institution d’élite. Pas pour les élites. D’élite. L’élite de l’esprit et l’élite de l’effort. Arrêtons de construite des campus partout et offrir des cours bidons pour pouvoir les payer. Arrêtons aussi de subordonner la recherche universitaire aux entreprises de tout acabit. Un éminent professeur de dermatologie a un jour songé à me poursuivre parce que j’avais révélé qu’il était payé par une multinationale de cosmétiques pour être leur faire-valoir médiatique. Ouvrons aussi les esprits de tous les étudiants. Au départ, l’université, au premier cycle, devrait civiliser avant de spécialiser.
Je ne compte plus le nombre de finissants au bac en journalisme qui sont venus me voir au fil des ans pour du travail et qui ne savaient pas placer la Chine sur une mappemonde ou que Toronto était la capitale de l’Ontario. Et bien pire encore. Je serai charitable au sujet des niveaux d’écriture et de langage. Par contre, Ignatio Ramonet, journaliste et intellectuel de gauche espagnol, ex-rédac chef du Monde diplomatique, on connaissait par coeur. Je ne l’invente pas. Une étudiante un jour m’a dit qu’elle voulait faire son stage dans une salle de presse cubaine, sur la recommandation de son prof. Misère.
Désolée, je sors encore du sujet. Mais il est si vaste !
Les problèmes des universités québécoises sont nombreux. C’est la même chose partout dans le monde occidental. La hausse n’est pas LA solution mais un début de solution. On doit tous se poser la question ‘À quoi servent les universités québécoises ?’ Ce n’est pas l’université sans frais, ouverte à tous et pour tout qui va apporter la meilleure réponse. L’université n’est pas un fourre-tout.
L’éducation est un droit, l’université n’est pas un droit. C’est un privilège réservé à l’élite intellectuelle et aux bûcheux qui réussissent coûte que coûte, soit l’élite de l’effort.
Autrement, l’université sombrera dans l’insignifiance. S’il n’est pas trop tard.
Et voici mon petit côté baveux: La bouffe est une nécessité, plus qu’un droit, mais c’est pas gratuit chez Provigo.
Enfin, j’ai peur pour la manif de jeudi. Je reconnais dans la colère montante des jeunes des êtres à qui les parents n’ont jamais dit non. Le leg de ma génération, un leg de mai 68. Méa culpa.